lundi 20 avril 2015

INCIPIT DE BEL-AMI : REECRITURE

Gueule de Bois par Henri de Toulouse-Lautrec (vers 1888)

Avachie sur la banquette d’un bouillon de bas étage, j’étais rompue de fatigue après une rude journée de labeur.
Mon regard errait sur les boiseries noires de crasse, gardant les marques d’innombrables querelles d’ivrognes, sur les murs défraîchis d’un jaune passé, disparaissant de temps à autre derrière la foule grouillante des clients. Dans ce genre de bistrot-là, on en trouve de toutes les espèces: soûlards accoutumés de la maison, bourgeois désargentés, gardant leurs belles manières comme seuls vestiges de leur gloire passée, mendiants à qui quelque bonne âme a donné le sou, enfin même amoureux venus noyer leur chagrin, ou célébrer leur victoire. Des odeurs âcres de vin aigre, de friture, d’alcool, de transpiration, bref l’odeur humaine, emplissait mes poumons, m’enivrait. Le bruissement assourdissant et imperceptible de la foule semblait s’accorder au craquement joyeux du plancher. Et je me sentais embarquée par ce navire vivant, par cette marée humaine, les vapeurs d’absinthe engourdissant mon esprit, tandis que mon corps entier fondait sous la chaleur de cette étuve, à la manière du sucre de ma boisson…
Soudain mon œil s’attarda sur un jeune blondin attablé, la tête dans son potage.
Bien qu’il essayât de siroter le riche liquide avec parcimonie, il arriva bientôt à bout du bouillon et racla avidement, avec une attention toute méticuleuse, le fond de l’écuelle, afin de s’assurer qu’il n’en restait plus une goutte.
Seulement alors il releva la tête, alluma un cigare.
Ses cheveux d’un blond roussi, légèrement ondulés, lui donnaient l’air très élégant. D’un petit mouvement de tête, le regard toujours fixé au plafond, il dégagea une mèche qui lui encombrait le front, découvrant des yeux d’un bleu azuréen. Une gentille moustache, qu’il frisait sans cesse, les bras croisés sur la poitrine, couvrait des lèvres délicieusement charnues.
Rien, de son costume râpé jusqu'à son couvre-chef usé posé à son côté, absolument rien ne cadrait avec sa figure, son port  étrangement nobles. Une quiétude semblable à celle de l’horizon marin peu avant l’orage, se dégageait de lui, l’isolant de ce monde infâme et vulgaire.
Lorsque l’extrémité incandescente de son cigare lui eût frôlé la bouche, il l’éteignit, se leva. À sa cambrure et sa manière de claquer le talon, Monsieur devait à coup sûr avoir appartenu à l’armée. Jetant un coup d’œil alentour, son œil perçant se posa sur moi, l’espace d’un instant.
Aussitôt le brouhaha se tut, la chaleur se dissipa, laissant place à une légère brise qui, me semblait-il, me traversait le cœur. Tout autour avait disparu, n’était-ce lui, dont le regard silencieux mais pénétrant me perçait à jour.
Puis il tourna les talons, paya, sortit.
Un grand vide alors se fit en moi. Les beuglements qui avaient repris me crevaient les tympans, tandis que la puanteur et la chaleur m’écrasaient sous leur poids. Envahie par une vague amertume, je voulus le suivre, mais mes membres endoloris ne répondaient plus. Et je me sentais prisonnière de ce vieux corps, de cette vie misérable, alors que cette barque de gueux m’emportait loin, très loin, de l’homme et de la vie de mes rêves.


Yona

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