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| Gueule de Bois par Henri de Toulouse-Lautrec (vers 1888) |
Avachie sur la
banquette d’un bouillon de bas étage, j’étais rompue de fatigue après une rude
journée de labeur.
Mon regard
errait sur les boiseries noires de crasse, gardant les marques d’innombrables
querelles d’ivrognes, sur les murs défraîchis d’un jaune passé, disparaissant
de temps à autre derrière la foule grouillante des clients. Dans ce genre de bistrot-là, on
en trouve de toutes les espèces: soûlards accoutumés de la maison, bourgeois
désargentés, gardant leurs belles manières comme seuls vestiges de leur gloire
passée, mendiants à qui quelque bonne âme a donné le sou, enfin même amoureux venus noyer leur chagrin, ou célébrer leur victoire. Des odeurs âcres
de vin aigre, de friture, d’alcool, de transpiration, bref l’odeur humaine,
emplissait mes poumons, m’enivrait. Le bruissement assourdissant et
imperceptible de la foule semblait s’accorder au craquement joyeux du
plancher. Et je me sentais embarquée par ce navire vivant, par cette marée
humaine, les vapeurs d’absinthe engourdissant mon esprit, tandis que mon corps
entier fondait sous la chaleur de cette étuve, à la manière du sucre de ma
boisson…
Soudain mon
œil s’attarda sur un jeune blondin attablé, la tête dans son potage.
Bien qu’il essayât
de siroter le riche liquide avec parcimonie, il arriva bientôt à bout du
bouillon et racla avidement, avec une attention toute méticuleuse, le fond de
l’écuelle, afin de s’assurer qu’il n’en restait plus une goutte.
Seulement
alors il releva la tête, alluma un cigare.
Ses
cheveux d’un blond roussi, légèrement ondulés, lui donnaient l’air très élégant.
D’un petit mouvement de tête, le regard toujours fixé au plafond, il dégagea
une mèche qui lui encombrait le front, découvrant des yeux d’un bleu azuréen.
Une gentille moustache, qu’il frisait sans cesse, les bras croisés sur la poitrine,
couvrait des lèvres délicieusement charnues.
Rien,
de son costume râpé jusqu'à son couvre-chef usé posé à son côté, absolument rien ne
cadrait avec sa figure, son port
étrangement nobles. Une quiétude semblable à celle de l’horizon marin
peu avant l’orage, se dégageait de lui, l’isolant de ce monde infâme et vulgaire.
Lorsque
l’extrémité incandescente de son cigare lui eût frôlé la bouche, il l’éteignit,
se leva. À sa cambrure et sa manière de claquer le talon, Monsieur devait à
coup sûr avoir appartenu à l’armée. Jetant un coup d’œil alentour, son œil
perçant se posa sur moi, l’espace d’un instant.
Aussitôt
le brouhaha se tut, la chaleur se dissipa, laissant place à une légère brise
qui, me semblait-il, me traversait le cœur. Tout autour avait disparu,
n’était-ce lui, dont le regard silencieux mais pénétrant me perçait à jour.
Puis
il tourna les talons, paya, sortit.
Un
grand vide alors se fit en moi. Les beuglements qui avaient repris me crevaient
les tympans, tandis que la puanteur et la chaleur m’écrasaient sous leur poids. Envahie par une vague amertume, je voulus le suivre, mais mes membres
endoloris ne répondaient plus. Et je me sentais prisonnière de ce vieux corps,
de cette vie misérable, alors que cette barque de gueux m’emportait loin, très
loin, de l’homme et de la vie de mes rêves.
Yona

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