BOUGHAZI
Laetitia
13-04-15
203
Ecrit d’invention sur l’incipit de Bel-Ami
(Tiré
de la collection : Véhicules hippomobiles, Paris) 1870-1914. Source : Gallica)
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J’étais assise, je savourais mon
verre d’absinthe tranquillement depuis
plus d’une heure. Le café était rempli de tables toutes occupées par des bourgeois
qui se restauraient dans un joyeux brouhaha. Il faisait assez sombre mais je
distinguais clairement les murs recouverts de bois jusqu’à mi-hauteur et
agrémentés de grands miroirs sur le haut. Ces miroirs donnaient une impression
de profondeur à la pièce et l’éclairait un peu mieux. On pouvait ainsi voir
certaines personnes à la fois de face et de profil comme ces deux bourgeoises
avec leur mari qui jouaient aux cartes en s’exclamant de temps à autre. Le
brouhaha des clients commençait à devenir étourdissant.
A ma droite, j’écoutais trois petites
ouvrières qui se lamentaient sur leur vie. Une d’entre elle, une petite brune
de celles qu’on appelle les brunettes, peut-être la plus jeune soupirait :
« Il faut que je gagne plus d’argent mais ce n’est pas avec mon travail de
domestique que je m’en sortirais ». Leur conversation me semblait si habituelle
que je n’y prêtai pas attention plus
longtemps.
Soudain, j’entendis un gros
monsieur barbu qui leva son bock de bière et qui cria d’une voix rogue « Santé, que la fortune vienne à
nous ». Ils répondirent en cœur à son exclamation « Que Dieu vous
entende ! ».
A côté de lui, à la caisse, se
trouvait un monsieur qui portait beau. Son imposante carrure et sa prestance
attirèrent mon attention. Il avait un buste solide, des jambes un peu
entrouvertes comme s’il venait de descendre de cheval. Son complet ne semblait
pas de première jeunesse ; cependant, toutes les dames l’admiraient, sans
doute parce qu’il était grand et blond, avec un regard perçant d’un homme jeune
à qui rien ne résiste. Sa moustache retroussée à la mode lui donnait un charme
vénéneux et ses cheveux frisés naturellement le rendaient séduisant.
Il récupéra sa monnaie, se dirigea énergiquement
vers la sortie et posa son chapeau à haute forme sur sa tête. Il avait fière
allure et se déplaçait d’un pas souple et assuré. Il sortit majestueusement
faisant balancer sur ses gonds la vieille porte du restaurant. La porte
s’ouvrit et je l’aperçu admirant les grandes rues de Paris remplies de monde.
Il me paraissait si indécis ! Devais-je lui adresser quelques mots ?
Qui était cet homme ? De quel âge ? N’était-il pas un de ces galants toujours
fiers d’eux qui fréquentaient les cafés en quête d’aventure ? Mon
imagination s’emporta, me faisant oublier la chaleur et l’humidité qui régnait,
ainsi que les odeurs de cuisine qui remplissaient la rue. Je décidai alors de
sortir du café espérant apercevoir encore ce singulier étranger. Les becs de
gaz étaient déjà allumés et éclairaient tout Paris, de leur chaude lumière.
L’homme était là, au milieu de cette
foule envahissante. Il semblait hésiter sur le chemin à prendre.
Je vis une femme avec un sourire
bienveillant et de belles pommettes rouges, vêtue d’une élégante robe seyante
bien que simple, s’avançant timidement vers lui. Elle avait un beau visage doux avec de grands yeux verts en
amande et ses cheveux étaient savamment coiffés. Je me sentis mal à l’aise dans
mes vêtements qui me semblaient mal ajustés et je regrettais de ne pas m’être
mieux arrangée avant de sortir. Il faudrait que je donne plus de leçons de
piano pour pouvoir m’offrir quelques toilettes. J’aurais pu me brosser les
cheveux et me poudrer le nez. Mais contrairement à mon attente la jeune femme
arrivée à sa hauteur ne s’arrêta point et continua dignement son chemin.
Les passants se promenaient, se
bousculant même parfois, tout en bavardant , ce qui créait un joyeux
brouhaha coloré. Au milieu de la rue, quelques calèches tirées par de puissants
chevaux, dont les sabots claquaient sur les pavés, transportaient des personnes
riches. Une odeur âcre de sueur et de crottin envahissait l’air sur chacun de
leur passage. Je me demandais si ce bel inconnu allait se décider à arrêter un
fiacre ou si simplement il cherchait son chemin.
Les arbres qui bordaient le boulevard
s’élevaient majestueusement vers le ciel et donnaient une impression de
profondeur. Un peintre se tenait contre un de ces gros arbres et semblait
absorbé par son travail minutieux. Il
était assis face à son chevalet et
peignait une toile lumineuse installée sur son châssis. Dans le lointain,
j’entendis le sifflet d’un train qui quittait son quai de gare.
Je ne surpris à imaginer un départ vers
l’inconnu accompagnée d’un ami galant avec lequel je regarderai défiler le
paysage à travers la vitre.
L’inconnu avait repris sa route. Il avançait
fièrement, bousculant les passants qui ne s’effaçaient pas assez vite sur son
passage. Il paraissait sûr de lui, en quête d’aventure. Mon cœur se sera … Il
marchait loin devant moi et je le voyais disparaître progressivement, les flots
des passants se refermant incessamment sur lui.
Je me
dis que je reviendrai demain et les jours suivant dans ce petit restaurant non
loin des quais et que j’aurais peut-être la chance de le croiser de nouveau.
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